Quelle serait notre nature originelle ? Newsletter printemps 2020

Le 05 May 2020

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Nous vivons dans une société dans laquelle "être fort » signifie pour la plupart d’entre nous, avoir du pouvoir et avec ce pouvoir dominer autrui, que ce soit par une position sociale, une fonction, un genre, une couleur, une religion ou encore par l’âge. Nous avons installé dans notre vision du monde ce « droit » à la supériorité sur autrui comme une normalité, que ce soit sur les enfants, les animaux, les personnes âgées… Cette supériorité va de pair avec un réflexe d’infériorité : se sentir incapable de penser, de réfléchir et/ou d’agir, qui entraîne l'abandon de son pouvoir à autrui.
Depuis la nuit des temps, notre histoire regorge d’exemples : de l’esclavage à la main mise de multi-nationales sur des millions de personnes, tous les massacres commis au nom d’une religion ou d’une nation. Nous pensions dominer le monde et voilà qu’un virus vient perturber notre quotidien jusqu’à, pour certains, se croire en état de guerre. 
Il y a aussi une croyance très répandue que notre instinct nous amène à des réactions « animales » de peur, de violence, de compétition alors que l’intelligence nous permet, au contraire de l’instinct, de développer l’altruisme, la capacité d’aimer. Nous avons en général, une très mauvaise image de nos instincts.
L’éducation, est le sujet du film d’Erwin Wagenhofer « Alphabet ».
Il y a tout au long de ce documentaire, une profonde réflexion autour de nos systèmes éducatifs. Parmi les différents intervenants, le neurobiologiste Gerald Hülther nous fait part d’une étude faite à l’université de Yale en Angleterre. Des bébés de 6 mois, en présence de leurs mamans qui resteront neutre tout au long du processus, regardent deux petites saynètes avec trois figurines en bois. Le décor est simple, une colline, une première marionnette essaie de la gravir et retombe à chaque fois, une autre marionnette vient la soutenir et ensemble elles arrivent au sommet. La scène recommence à nouveau, la marionnette essaie de gravir la colline, sans y arriver, cette fois-ci, une autre marionnette arrive par-dessus et empêche la marionnette de grimper en la repoussant à chaque tentative. 
Cette étude a été faite en deux temps dans les mêmes conditions et a débouché sur des résultats étonnants :
À l’âge de 6 mois, tous les nourrissons ont choisi spontanément la marionnette qui a aidé l’autre. La même expérience a été reconduite 6 mois plus tard avec les même enfants, donc à l’âge d’un an: 20% d’entre eux choisissent alors spontanément la marionnette qui empêche l’autre d’arriver à son objectif.
Cette expérience nous montre que ce comportement, l’utilisation de la force contre autrui, n’est pas inné et n’est pas dû à une programmation génétique, mais que tout simplement, nous apprenons ce comportement aux contacts des autres. Cette étude nous donne une autre image de nos instincts primaires, qui serait l’altruisme, la compassion. La loi du plus fort est dans la nature la conséquence d’un profond déséquilibre* et dans notre société humaine ne le serait-elle pas aussi ? Avons-nous pris l’habitude de respecter les enfants et les considérons-nous comme bons à tous point de vue, comme nous le relate Jean Liedloff dans son livre Continuum « Il n’y a pas de « méchants » et de « gentils ». D’ailleurs, ces concepts n’existent pas chez les Yékwanas. Ses actes sont acceptés comme étant ceux d’une bonne nature. Ces hypothèses de bonne nature ou de sociabilité sont aux antipodes de la croyance civilisée pratiquement universelle selon laquelle les impulsions d’un enfant doivent être modelées pour le socialiser. » 
Cet instinct, qui veille à la survie de chacun, est hautement chahuté dans un environnement compétitif, c’est pourquoi l’expérience du Closlieu transforme ce conditionnement et nous aide à régénérer notre véritable force, celle qui fait confiance à La Nature de la Vie, celle qui ne s’éparpille pas à dominer la vie des autres…

«  La nature n’accepte pas n’importe quoi, c’est dire qu’on peut faire n’importe quoi à la nature, mais si vous faites une construction artificielle, elle a peu de chance de survivre… »  Prof. Luc Montagnier

En quoi l’expérience du jeu de peindre serait-elle plus proche de notre véritable nature ?

Le jeu de peindre se déroule dans un espace préservé de toutes comparaisons, de tous jugements, de toutes inquiétudes qu’elles soient fondées sur des attentes réelles ou imaginaires. La seule exigence de ce lieu est le respect, de soi, des autres, des matériaux, des règles qui sont simples : pas de commentaires sur ce qu’on fait ni sur ce que l’autre fait et toutes les peintures restent à jamais sur place. Ces conditions dissipent peu à peu ce qui nous encombrent : nos propres jugements, nos propres doutes. Cet environnement particulier du jeu de peindre apporte pas à pas une quiétude de plus en plus profonde. Et c’est souvent dans les conditions particulières du jeu de peindre que nous constatons combien nous commentions communément ce que l’autre fait : "c’est beau", "il manque quelque chose, du rouge peut-être", "tu devrais le vendre", "là, c'est intéressant ce que tu fais", " il a sûrement un problème, il peint en noir", "tu as vu il fait des fleurs", "il me copie c’est moi qui ai eu l’idée en premier", "Ce n’est pas comme ça qu’on fait des…" , "qu’est ce que tu as voulu représenter ? »…

En réalité, nous avons enregistré des milliers de commentaires à tout propos, depuis notre naissance, des milliers de pensées, dites ou non dites ont été imprimée dans notre mémoire. Celles-ci se répercutent sur ce que nous pensons devoir être et faire ou ne pas faire afin de conserver ce clan qui nous protège, parce que nous savons pertinemment que seul avant un certain âge, nous ne survivrons pas. « Être conforme aux attentes pour survivre, c’est aussi se faire violence ». Une des raisons pour lesquelles se développe si rapidement l’agressivité ou la violence chez les tous petits est, je pense, due aux inquiétudes dans lesquelles nous baignons depuis l’enfance. Les enfants sont extrêmement perméables aux vibrations, ils sentent quand nous sommes tendus, fatigués, anxieux, ils en sont informés avant que nous en ayons nous-mêmes pris conscience. Et bien souvent devenus adultes, nous sommes très souvent devenus incapables de ressentir notre propre mal-être avant qu’il implose ou explose. 
Nous savons aujourd’hui que le stress est la première cause de maladie au sein de notre société modernisée. L’évolution de notre civilisation (et non du potentiel humain) a construit un quotidien de plus en plus confortable. Nous sommes passés en moins d’un siècle, du robinet d’eau froide dans la cuisine à un système de plus en plus sophistiqué de chauffage, de communication, etc. Est-ce que cet environnement confortable nous apporte cette sécurité de base à laquelle nous aspirons tous ? Le confort n’est pas la sécurité : plus nous vivons dans un système artificiel plus nous nous sommes coupés du système le plus magnifique qui se régénère de lui-même : la Nature. Comme le dit le professeur Montaigner ;  "L’artificiel a peu de chance de survivre". Et l’état de survie nous met automatiquement en stress. Nous savons pertinemment que le nombre de personnes en dépression, en burn-out dans nos sociétés modernisées augmentent d'années en années, comme les addictions, les ventes d’armes… Notre mode de fonctionnement ne nous a pas forcément rendus plus heureux. Et pourtant notre système de croissance biologique nous demande impérativement d’être heureux, joyeux, en paix pour pouvoir croître !*
Que m’arrivera-t-il "si je ne réponds plus aux attentes", est l’un des plus grands stress de la plupart des individus ? C’est en général à l’adolescence qu’on ose entreprendre de ne plus y répondre.
Voici ce qui arrive à des milliers d’adolescents japonais qu’on appelle désormais : les Hikikomori  (hiki vient de hiku (reculer), komori dérive de komoru qui signifie « entrer à l’intérieur »). Ce phénomène est apparu au début des années 1990 au Japon et s’étendrait aux États-Unis et à l’Europe. Les Hikikomori décident soudain de se couper du monde pour une durée indéterminée et de se murer dans leur chambre, avec l’objectif de suivre le modèle d’une vie idéale, passée à ne rien faire : aucune ambition, aucune préoccupation vis-à-vis de l’avenir, un désintérêt total pour le monde réel les caractérisent. Dans une société japonaise dans laquelle la réputation sociale et le culte de la performance sont très valorisés, ce phénomène met en présence un enfant qui entend se retirer de la pression sociale et des parents paralysés par la honte sociale d’avoir à leur domicile un enfant qui n’assume pas son rôle social. 
Nôtre système éducatif est aussi basé sur la performance. La pression n’a fait que croître sur les enfants dont toutes les activités sont également commentées en permanence et en attente de résultats.

Revenons au jeu de peindre et comment ce jeu nous invite à retrouver notre véritable nature, celle dans laquelle nous grandissons.
Cette histoire se passe en banlieue, une banlieue dans laquelle la violence est devenue la seule manière de vivre et se faire entendre. Marion est venue suivre la formation de praticienne-servante du jeu de peindre chez Arno Stern avec le rêve de pouvoir, non pas ouvrir un espace personnel, mais d’ouvrir un espace du jeu de peindre dans un collège, une école ou un lycée. Elle croit vraiment que cette expérience peut changer la violence quotidienne de la banlieue dans laquelle elle vit. Marion est allée trouver plusieurs directions. Elle a posé ses conditions, celles du Jeu de Peindre et l’administration d’une institution à Bagnolet les a acceptées. Marion est venue témoigner à la rencontre annuelle des praticiens, l’année dernière chez Arno Stern. Nous, qui avions souvent quelques difficultés à mettre en place notre atelier, tout cela nous a semblé bien minime par rapport aux difficultés surmontées par Marion. Nous nous sommes tout.e.s ému-e-s de tant de courage et de volonté pour mettre en place un atelier dans des conditions si ardues. Marion a eu deux classes d’adolescents qui sont venus chaque semaine en alternance et un atelier libre un midi par semaine. L’atelier du temps de midi est rapidement pris d’assaut si bien qu’une liste d’inscriptions limitée à 10 élèves est rapidement mise en place. Plein de choses extrêmement bénéfiques se sont passées en un an. En voici une qui m’a marquée, celle d’un adolescent, un gros bras du quartier, pour résumer ses comportements : dire bonjour revenait à donner une grosse baffe ou claque. Il a fait partie des élèves qui ont bénéficié du jeu de peindre une semaine sur deux avec sa classe. Son attitude va petit à petit changer, pour laisser place à un être qui retrouve sa sensibilité. Il a apprécié à tel point la quiétude de ce jeu, que les semaines où il ne se rendait pas à l’atelier avec sa classe, dès son arrivée, il s’inscrivait sur la liste pour être certain d’être parmi les 10 participants de l’atelier du midi. Il avait à choisir entre le repas et le jeu de peindre, car son temps de midi est trop court pour pouvoir faire les deux. Comme tout être humain, il a le choix aussi minime qui soit. Il fera systématiquement le choix d’aller à l’atelier plutôt que déjeuner. Et ce choix a eu des conséquences sur son état intérieur et sur son comportement, ses grosses baffes sont devenues des étreintes... Et un bisou pour Marion.
Voici comment petit à petit, sans discours, sans cours, juste une espace différent dans lequel on joue avec des couleurs et sa trace, sort des adolescents de la compétition, de la violence et les transforment grâce à la satisfaction primordiale de ce besoin que nous recherchons tous, ne plus nous sentir menacé : « Être en paix quelque part… » , et comment ces retrouvailles avec cet instinct primordial de paix, de bien-être, transforment des comportements violents.
Aussi incroyable que cela puisse vous sembler, les commentaires, aussi banals qu’ils paraissent, sont très souvent intrusifs, déplacés, hors propos, pervers et sont une source de violence et de conflits quotidiens dans bien des familles, dans bien des écoles pour des raisons que je développerai dans un autre article. Ils sont le reflet d’un dysfonctionnement dans notre rapport à l’autre et à la parole. Le jeu de peindre n’est pas un endroit silencieux, on parle, on discute de tout et de rien, mais jamais de ce qui se trace ni de ce qui nous encombre. Je fus pendant plus de 10 ans artiste-intervenante et je me permets d’insister sur l’importance de comprendre les différences d’objectifs entre un atelier artistique et l’atelier du jeu de peindre.

Un atelier artistique peut être également un lieu de bienveillance cependant il a pour objectif de construire une oeuvre collective ou individuelle qui sera reçue un jour par un public aussi minime qui soit, commentée, et peut-être admirée aussi. Un atelier du jeu peindre ne produit rien, personne n’a quelque chose à accomplir, juste vivre et jouer avec sa trace et les couleurs parmi d’autres. Quand nous sommes libérés de toute spéculation, c’est la vie qui prend de l'ampleur et le jeu infini qu’elle nous offre.

Le jeu nous met en lien à notre spontanéité, cette source vitale qui dépasse amplement nos actions contrôlées par la raison. C’est ce sentiment de complétude, le sentiment de faire partie de ce vaste champ d’énergie qui fait battre notre coeur sans qu’on lui demande, couler les rivières, pousser les arbres, ouvrir les fleurs et semer l’avenir, sans devoir y justifier notre présence, qui nous rend véritablement fort. Quand nous sommes en mode « survie", nous cherchons la paix par le contrôle de la vie, la nôtre et celle des autres. Quand ce mode survie est devenu une façon commune de réagir, à long terme aucun être vivant, aucune planète ne le supportera. C’est le paradoxe dans lequel nous sommes actuellement.

Tant que nous sommes en mode « survie », nous ne pouvons plus être dans le flux naturel de la vie et véritablement développer nos incroyables potentiels. C’est l’un ou l’autre, car notre système nerveux ne nous permet pas d’utiliser les deux en même temps*. 
Parmi toutes les recherches actuelles pour améliorer la condition humaine, l’expérience d'Arno Stern nous aide grandement. Elle confirme par l’expérience ce que nous enseigne de nombreuses philosophies ainsi que les plus récentes recherches en neuroscience : le bonheur ne se vit que dans l’instant présent. Trop souvent, nous voyons l’instant présent d’un point de vue philosophe, au jeu de peindre, quel que soit notre âge, nous le vivons dans la pratique
Et quand cet bonheur de l’instant présent revient régulièrement, une autre mémoire**, bien plus profonde que celle qui a enregistré tous nos traumatismes, émerge. Une mémoire qui n’a plus rien à voir avec la survie… Seulement avec la Vie. C’est en cela que le jeu de peindre régénère celui qui joue… Et celui qui joue dans la vie, prend racine dans la joie et grandit sans effort, ainsi la Vie s’affirme et devient force… 
Ne prenons plus cet état de survie pour notre nature originelle…

« Celui qui est en harmonie avec le Tao est semblable à un nouveau-né. Ni les insectes, ni les serpents ne le piquent pas, ni les rapaces, ni les fauves ne l’attaquent. Ses os et ses muscles sont faibles et souples et pourtant sa poigne est ferme…
Connaître l’harmonie, c’est connaître ce qui ne change pas; connaître ce qui ne change pas, c’est être éclairé. Les choses qui sont en harmonie avec le Tao demeurent; celles qui croissent sous la contrainte de la force finissent toujours par faner. Ce n’est pas le Tao. Et tout ce qui est contre le Tao cesse bientôt d’exister. »

Lao Tseu 


Estelle Bieswal
Mai 2020

Vous trouverez les explications détaillées dans le livre de Bruce Lipton « La biologie des croyances »
** La Formulation est l’expression de cette mémoire

 

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