Avant que je n'habite à la campagne, je ne voyais pas grand-chose de ce qui se passait en dehors de la ville. Chaque année, je constate avec effroi la dégradation de nos forêts. Les larmes me coulent, de tristesse cette fois, de voir ces milliers d'arbres abattus jonchant le bord des routes comme des cadavres, attendant d’être envoyés en Chine, parait-il. Ce sont des milliers d’hectares de forêts qui disparaissent ici et là, partout dans le monde chaque année, pour faire place, ici, à ce que j’appelle des cimetières d’arbres alignés, assemblés par espèce. Les arbres ne survivent pas plus que nous à ce genre de traitement. Nous les condamnons et, nous aussi, nous le savons déjà, même si le déni reste de mise. La déforestation et la perte de la biodiversité sont les toutes premières causes qui menacent notre survie, bien avant les changements climatiques. Nous avons tous besoin de l’autre pour vivre, la différence est une richesse et une ressource; les arbres et toute la nature nous l’enseignent. La vie est en effet d’une telle complexité qu’elle ne se laissera jamais dirigée par l’intelligence humaine ou l’intelligence artificielle.Nous serions beaucoup plus intelligents en nous écoutant mutuellement et en écoutant la diversité des récits de cette belle planète.
« Dans l’esprit des colons, la terre était propriété ou bien immobilier, capital ou ressources naturelles. Mais aux yeux de notre peuple, la terre est un bien commun, un tout : identité, lien avec les ancêtres, habitat de nos parents non humains, pharmacie, bibliothèque, et notre subsistance. » Extrait du récit « Tresser les herbes sacrées » de Robin Wall Kimmerer, Amérindienne, botaniste et enseignante-chercheuse en biologie et autrice. Robin Wall Kimmerer nous transmet aussi subtilement et délicatement qu’une mère aimante tresse les cheveux de sa fille, les légendes de ses ancêtres Potawatomi, ses expériences de femme et ses connaissances scientifiques.
« Même espèce, même Terre, mais des histoires différentes … Que nous le voulions ou non, consciemment ou non, nous sommes façonnés par notre vision du monde. Les cosmovisions forgent notre identité et nous disent qui nous sommes.»
Le récit nous permet de palper les multiples façons d’entrevoir le monde et les mystères de la création : Une des légendes abordées retrace cette « génèse » et parle d’une femme tombée en vrille du monde du Ciel, et qui tourbillonnant est recueillie par deux oies qui amortissent sa chute : « La femme du Ciel sentit le battement de leurs ailes I'effleurer alors que les oies se déployaient sous elle pour la recueillir. Si loin de sa maison, la seule qu'elle n'ait jamais connue, la femme du Ciel s'abandonna au contact réconfortant des plumes. Les oies la transportèrent en douceur jusqu'en bas. Voilà comment tout commença… »
Touchée par les dons et la générosité des animaux, elle les remercia en chantant et dansant. Donner, recevoir et rendre font partie des instructions primordiales transmises de génération en génération par le peuple amérindien, transmission non pas génétique, mais par hérédité culturelle : la gratitude, le respect, la récolte honorable font partie de leur apprentissage social.
Notre histoire des origines (le livre de la Genèse) nous parle d’une femme qui, pour avoir goûté au fruit défendu, fut chassée du jardin d’Eden, ainsi que tous ses descendants. « Dès lors, la Mère de tous les Hommes fut vouée à l'errance, au dur labeur quotidien de travailler le grain pour en faire son pain au lieu de goûter aux fruits délicieux dont I'opulence fléchit les branches des arbres… »
« De ces deux conceptions de la Création, I'une conduit à l'inclusion généreuse au monde du vivant, l'autre à son exclusion. La femme du Ciel est notre Jardinière primordiale, co-créatrice d'une terre verte et prodigue, futur habitat de tous ses descendants. Ève est une exilée de passage dans un monde étranger en quête laborieuse de son seul véritable habitat, le royaume des Cieux. »
En mettant en parallèle ces deux récits, je compris soudain pourquoi toutes ces croyances ont fait écho en moi expliquant la peur de manquer, la dévalorisation du féminin, la culpabilité de manger (une pomme) ! Et combien cette peur d’être exclu est profondément ancrée dans notre inconscient collectif.
S’explique aussi pourquoi notre civilisation tend à tout fragmenter et hiérarchiser pour si facilement se recréer continuellement un coupable, un ennemi à combattre, qu’il soit russe ou virus, taliban ou flamand … La liste est longue ... quand a-t-elle commencé ? En créant « un premier bouc émissaire », Ève, nous nous sommes érigés en arbitres du monde, catégorisant ce qui est un bien correspondant à nos normes bien sûr et ce qui ne l’est pas ! Et surtout en sacralisant notre bonté, dissimulant ainsi nos intérêts, nous avons imposé notre vision du monde, évangélisant de nombreuses nations, par le crucifix et l’épée.
Par cette volonté jouissive de forcer l’autre à vivre selon les règles de notre propre fonctionnement, nous avons porté atteinte à des milliers de peuples, tout en ébranlant un écosystème naturel hautement performant. Et pourtant ces règles, ces croyances ne sont ni universelles ni éternelles … comme notre présence sur Terre.
Se remettre en question, c’est sortir d’une pathologie narcissique pour s’ouvrir à la différence et à la richesse de notre humanité.
Alors que nos fondements nous parlent de faute, de supériorité, de manque et d’exil, de nombreux peuples autochtones dans le monde ont un point en commun : ils sont enracinés dans des cultures de gratitude qui induisent le respect de la Terre-Mère.
« Imaginez élever des enfants dans une culture où la gratitude est une priorité.
La gratitude cultive une éthique de la plénitude alors que l’économie a besoin du manque… »
Nous avons aujourd’hui la conscience que nous pouvons aussi transformer nos croyances, nos récits. C’est peut-être ça l’évolution ?
Je clos cette newsletter printanière, en remerciant profondément Robin Wall Kimmerer de nous avoir partagé sa vision du monde. Ses enseignements me vont droit au cœur et y sont gravés pour toujours, comme celui de la récolte honorable et bien d’autres encore que je vous invite à découvrir par vous-même en lisant son livre. J’ai une profonde gratitude aussi pour toutes celles et ceux qui me lisent et me partagent leur point de vue. Suite à ma précédente newsletter sur l’éducation : « être attentifs, bienveillants et serviables », certaines personnes m’ont exprimé le sentiment que c’était trop tard pour eux, leurs enfants étant grands. Sentiment que je peux ressentir aussi quand je suis dans un temps linéaire et voilà que Robin nous donne à voir le temps qui s’écoule d’une autre façon :
« Mais la représentation du temps, chez les autochtones, diffère de la conception de nos sociétés modernes : le temps n’est pas un fleuve, mais un lac où passé, présent et avenir coexistent. Le temps est circulaire. La création est un processus perpétuel… »
Restaurons la Terre, restaurons notre relation à la Terre, c’est guérir notre communauté humaine, comme toute floraison, comme toute fructification, c’est une guérison mutuelle … Et percevons l’espoir sous la forme d’une graine qui, dans une minuscule fissure, prend racine et commence à reconstruire le sol, ainsi nous aussi préfigurons notre futur.
Je vous souhaite de vivre pleinement l’émerveillement du printemps.
À bientôt !
Estelle
* Suite à cette lecture, je transforme aussi mon langage, comprendront ceux qui liront « Tresser les herbes sacrées » ou qui me le demanderont.
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